mardi 20 janvier 2009

Louis Racines la grace page 23

Le plaisir, il est vrai, juste dans sa naissance,
par de sages transports servoit à l' innocence :
nos corps par cet attrait devoient se conserver,
et nos ames vers Dieu se devoient élever.
Mais notre ame aujourd' hui n' étant plus souveraine,
aux seuls plaisirs des sens notre corps nous entraîne.
Des saintes voluptés le chaste sentiment
se réveille avec peine, et s' éteint aisément.
à croître nos malheurs le démon met sa joie :
lion terrible il cherche à dévorer sa proie ;
et transformant sa rage en funestes douceurs,
souvent serpent subtil il coule sous les fleurs.
Ce tyran ténébreux de l' infernal abîme
joüissoit autrefois de la clarté sublime.
L' orgueil le fit tomber dans l' éternelle nuit,
et par ce même orgueil l' homme encor fut séduit,
quand nos peres, à Dieu voulant être semblables,
oserent sur un fruit porter leurs mains coupables.
L' orgueil depuis ce jour entra dans tous les coeurs

là de nos passions il nourrit les fureurs ;
souvent il les étouffe, et pour mieux nous surprendre,
il se détruit lui-même, et renaît de sa cendre.
Toujours contre la grace, il veut nous révolter,
pour mieux regner sur nous, cherchant à nous flater.
Il releve nos droits, et notre indépendance ;
et de nos intérêts embrassant la défense,
nous répond follement que notre volonté
peut rendre tout facile à notre liberté.
Mais comment exprimer avec quelles adresses
ce monstre sait de l' homme épier les foiblesses ?
Sans cesse parcourant toute condition,
il répand en secret sa douce illusion.
Il console le roi que le thrône emprisonne,
et lui rend plus leger le poids de la couronne.
Aux yeux des conquérans de la gloire enyvrés
il cache les périls dont ils sont entourés.
Par lui le courtisan, du maître qu' il ennuie
soutient, lâche flateur, les dédains qu' il essuie.

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